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Dans le cadre du JVC Jazz Festival, Herbie Hancock se donnait en représentation unique le 10 octobre dernier à la Salle Pleyel. L’ayant raté au Jazz Festival de la Défense cet été, on m’a merveilleusement (c’est une euphémisme) offerts des places pour ne pas le rater cette fois-ci. Histoire d’en faire un peu profiter les malheureux absents, j’espère à travers cette critique de concert conter à quoi ressemblait cette soirée. Entre devoir de partage, et devoir de mémoire.

Disclamus : Imaginez. Contrairement aux mots, les images ne sont pas issues de ce concert.

 

20h02

Confortablement installée au 1er balcon de la toute rénovée Salle Pleyel, j’en profite pour regarder autour de moi. Salle comble, seules quelques places sont restées libres. Surpris par une moyenne d’âge assez jeune : une bonne trentaine d’années pas plus. Comme quoi, le jazz n’est pas encore relégué aux croulants cravatés.

 

20h23

Les lumières s’éteignent, les applaudissements s’élèvent. Fervent mais réservé, le public redouble d’intensité lorsque six musiciens entrent depuis la coulisse gauche. Déjà conquis, on sent le public excité, toutes proportions gardées. Alors que chacun des musiciens se met en place, Herbie Hancock agrippe un micro et s’avance sur le devant de la scène.

D’une voix grave, lente et mesurée, il salue la salle tout en l’explorant du regard. Il explique que cette soirée revêt pour lui un caractère particulier puisqu’il n’avait pas joué à la Salle Pleyel depuis son premier concert parisien, well, many years ago now.

Il présente alors tour à tour chacun des musiciens :

  • Terence Blanchard (Trompette) ; veste velours, chemise blanche, jean
  • James Genus (Basse / Contrebasse) ; T-Shirt manches longues, pantalon droit, baskets
  • Lionel Loueke (Guitare) ; costume traditionnel africain en drapé rouge vif
  • Gregoire Maret (Harmonica) ; jean baggy, sweat large, basket large
  • Kendrick Scott (Batterie) ; chemise blanche, pantalon noir

À chaque présentation accompagnée d’un éloge hyperbolique, la salle accorde ses faveurs et trépigne pudiquement d’impatience. Ne prenant la peine de se présenter lui-même, il annonce le morceau par lequel ils vont débuter : Actual Proof.

Il se dirige alors vers derrière son imposant piano demi-queue, et s’assoit, entouré d’un clavier midi relié à une station Mac, et d’un Keytar. Et démarre.

 

20h31

A l’origine, titre funky joué par les Headhunters, l’atmosphère se fait beaucoup plus intimiste et acoustique. Repris dans un arrangement jazzifié, le thème se découvre plus qu’il se reconnaît. Le batteur, monstrueux de musicalité et de nuances, contraste avec le jeu régulier du bassiste néanmoins syncopé. Dans un flou rythmique organisé, Herbie prend son solo. A mi-chemin entre plans groovy et gammes dissonantes, il se veut percussif, dans l’intention plus que dans la technique, dans l’expression plus que dans la réflexion. Le ton de la soirée est donné.

Peu à peu, la tension monte, le volume augmente. On se laisse tantôt emporté par cette transe rythmique tantôt mis à l’écart, apeuré par la violence développée. Son solo s’achève dans le chaos des cymbales. Applaudissements. Le trompettiste s’avance. Puis se lancera le guitariste, puis le batteur. Thème et fin.

Chaleureusement applaudi et le sourire aux lèvres, Herbie Hancock se lève, prend son micro et s’approche du public. Aujourd’hui est l’anniversaire de la mort d’un journaliste (ou d’un enfant ?) pour qui la famille a voulu instaurer une journée de paix. Engagé à cette cause, il souhaite jouer en hommage deux titres composés par Wayne Shorter : Speaks Like A Child et V (The Visitor).

Les lumières se tamisent à nouveau. Le crescendo des cymbales fait écho au delay de la trompette, la guitare oisive répond aux nappes de synthé venues d’ailleurs. Le bassiste a échangé sa basse électrique pour une contrebasse cul-de-jatte. Pendant cinq minutes, les musiciens dressent une ambiance captivante, étrange, où l’absence de repère ne fait qu’immerger le spectateur dans un univers suspendu.

Suite à quoi s’enchaîne un thème plus construit sur lequel l’harmoniciste délivre son premier chorus de la soirée. Son jeu est long, flottant ; ses notes Gregoire Maretfaussement hésitantes. Soutenu par la section rythmique, son jeu gagne en dépouillement et puissance. Crachant ses poumons dans sa boîte en ferraille, il martèle du suraigu en même temps que son corps se plie au battement de la mesure. Puis autres chorus, avec une fin sur un riff de la section des soufflants.

Le pianiste sextuagénaire (68 ans bien cachés) revient sur le devant de la scène, micro dans la main droite. Presque mot pour mot :

Le prochain morceau s’appelle Seventeens, une composition que Lionel [le guitariste] m’a demandé de jouer. Quand il m’a apporté la partition, je pensais que ça parlait de sept adolescents [Seven Teen(agers)], une composition moderne et jeune. En fait, c’était parce que la mesure se décomposait en 17 temps, c’était du 17/4. Alors je lui ai dit que je voulais pas la jouer [chuchoté] because I couldn’t !! [/chuchoté]

**Rires de la salle**

J’ai beaucoup joué de 4/4. Un peu de 3/4. Un peu de 5/4. Du 6/4. [Hésitant] … du 7/4. Mais jamais du 17/4 !

Quand nous avions monté un groupe il y a 3 ans pour une tournée, nous avions essayé de la jouer, mais l’avions finalement abandonnée. Nous avons décidé de la retravailler pour vous la présenter. J’espère que nous allons réussir à la jouer. Vous pensez qu’on arrivera à la jouer ?

Sous un Yes en canon unanime, Herbie regagne son siège, pose sa veste sur le Keytar, et amorce le morceau. Batteur de confession, je ne parviens pourtant pas à comprendre la pulse. Le thème exposé se fait syncopé, semble se répéter mais se décaler à chaque ronde. Chacun des musiciens se prend un chorus. Le bassiste notamment enclenche ses effets et délivre un solo déstructuré sur un son gras et gouailleur. Le morceau s’achève après un bon dix minutes de masturbation rythmique et de sons de synthé volontairement plus kitsch les uns que les autres.

Alors que les musiciens quittent la scène, Herbie (encore lui) annonce que les prochaines minutes appartiennent au seul guitariste. Il fait de l’improvisation totale, je suis toujours autant fasciné, je ne sais jamais ce qu’il va jouer, mais c’est toujours aussi incroyable

And so it was.

Lionel LuekeAttrapant sa guitare Godin, Lionel Loueke se lance tout de go dans un riff Keziah-Jonesien d’où transpirent ses racines africaines et son goût pour la percussion. Bidouillant de son pied gauche son imposante pédale d’effet (Science Laboratory that spacestations may work with), il sample son riff et l’enrichit d’un autre. Il pose par la suite sa voix dédoublée à la tierce (?) par je ne sais quel miracle numérique. Un effet de chœur saisissant qui apporte une couleur singulière à son palimpseste harmonique. Il déblatère des phrases dans une langue qui m’est inconnue, je la devine africaine. Puis il se met à éructer violemment des onomatopées incompréhensibles dans un silence seulement rompu par les gloussements retenus du public. Reprenant le riff de départ, il brode autour tandis que les musiciens reviennent s’installer et accompagnent la fin de cette improvisation improbable largement applaudie.

C’est alors au tour du maître de s’exposer seul. Posté devant son demi-queue, ses doigts courent sur les touches tantôt noires, tantôt blanches d’un côté à l’autre avec une maîtrise incontestable. Et les notes se font rares, et la salle s’emplit de silence. Volume faible, jeu arraché, émotion à vif. Le manque de contraste rend parfois longuète cette démonstration. Suspendu au dernier souffle d’une note grave et profonde, le public exulte lorsque Herbie démarre le riff de Cantaloupe Island.

 

 

Immédiatement, le groupe rentre et vient à exposer le thème. A mesure que les solos s’enchaînent, le morceau devient méconnaissable. Le riff de piano s’efface, la basse se libère et joue complice du batteur, les breaks à peine marqués. Modern-jazzifié, l’inébranlable Cantaloupe perd de sa superbe, et oublie ses racines soul au profit de gammes phrygiennes furieusement scandées. Herbie, quand vient son solo, tente de réintroduire du bon vieux groove bien gras, mais très vite retourne à ses envolées compulsives. Le titre se termine sur une exposition reconnaissable du thème tenue par l’harmonica et la trompette.

Le public manifeste immédiatement son emballement tandis que les musiciens posent leurs instruments respectifs et s’avancent pour saluer. Rassasiés, ils rejoignent la coulisse gauche. Un roadie vient récupérer la veste et le Keytar sur lequel elle était posée.

Voilà deux heures que le concert est entamé, la scène vide, et le public généreux en applaudissements, avide de rappel(s).

 

22h34

Des notes s’élèvent des coulisses.

Réactive, la salle jubilante redouble d’ardeur et prête l’oreille. Le sextet reprend place et développe le morceau. Toujours jazzifié, Chameleon garde sa couleur et son groove indépotable. On entendrait presque les lèvres du public boucher discrètement le thème, voilant les doubles croches des Herbie Hancock au Keytarsoufflants. Herbie se balade, son Keytar autour du cou et s’approche de Gregoire Maret. Il balance deux mesures de chorus et demande à l’harmoniciste de les reproduire. Il s’exécute. Commence alors un jeu de question-réponse avec chacun des musiciens. Il passe trois minutes avec l’un, quatre avec l’autre, … À les voir, ça paraît si facile… Seul le trompettiste est piégé des trois octaves que lui demande de parcourir Herbie. On sent la sincère complicité qui unit tous les instrumentistes et le plaisir qu’ils ressentent à créer et partager leur musique. Quatre dialogues musicaux et deux thèmes plus tard, le morceau s’achève en défouloir apocalyptico-sportif de roulements, descentes, montées, et suraigus.

Des acclamations triomphales surgissent de la salle sans tarder. Certains se lèvent, suivis par d’autres. Les six instrumentistes se rangent, saluent pour la deuxième et dernière fois. Savourant encore quelques instants leur dû, ils s’éclipsent lentement sous l’ovation de Pleyel. Les lumières se rallument, la fête est finie, on remballe.

 

22h58

Un poil déçu par le parti pris presque free-jazzeux et le manque d’un groove solide des vieux Headhunters, je reste transi d’avoir pu contempler un pilier majeur du jazz contemporain et abasourdi par les deux heures et demi continues du concert. Une prestation généreuse sublimée par une acoustique et une ingénierie du son parfaitement maîtrisées qu’on pensait disparues et qui offrent vraiment la possibilité d’écouter et d’entendre la musique telles qu’ils ont souhaité la jouer.

Au sortir de la salle, une image me revient. Herbie est sorti le dernier, un sourire à s’en décrocher la mâchoire, sa main d’or hissée avec conviction, en signe d’au revoir plus que d’adieu.

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3 commentaires pour “Herbie Hancock à Pleyel, un Grand monsieur

  1. Jaloux de ne pas y être allé, et j’applaudis ce magnifique billet !

    Tu aimes la musique tu la sent et en plus, tu en parles comme on aimerait bien plus souvent le lire… avec émotion !

    Chapeau bas mister…

    TheFreeboxerNo Gravatar

  2. Merci pour le(s) compliment(s) (ici, sur Facebook, et par mail !) :)

    C’est con de pas t’avoir vu ce soir au Relais, ce pti verre de Chinon en terrasse était vraiment sympa :)

    AdhemarNo Gravatar

  3. Formidable compte-rendu du concert - à quelques exceptions près la même ambiance, les mêmes envolées du public et les surpassements des musiciens lors des duels à la fin, hier soir (14.10. à Grenoble) je me permets de mettre un lien vers cette superbe description dans mon blog fourre-tout!

    BernhardNo Gravatar

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