[Critique] Cloverfield : EN-OR-ME
1 février 2008 par Adhemar
Grâce aux conseils avisés de Ludoc, j’ai eu le privilège d’assister à l’avant-première de Cloverfield, vendredi dernier (25 janvier) à l’UGC des Halles. Je sais que je poste ce billet une semaine plus tard, mais j’ai quelque peu été pris ces dernières semaines, ce qui m’a laissé tout le temps pour méditer quant à sa rédaction… Suite aux nombreux spots qui tournaient sur la toile, le teasing commençait à poser ce film comme l’évènement de ce début d’année. L’attente est aussi grande que la peur de la déception. Challenge allègrement relevé !
Rapide synopsis
Le film débute en un document retrouvé, et classé secret et par l’armée américaine, où se succèdent des séquences amateurs. On comprend qu’une soirée est organisée pour le départ au Japon de Rob, et que Hud, son meilleur pote, se voit confié une caméra pour recueillir les voeux d’adieux des invités. Soudain un séisme frappe. Rupture de courant. Les festivités interrompues, tous les protagonistes sortent. Fuyant le monstre fraîchement débarqué de nulle part, on va suivre leurs aventures dans tout Manhattan, toujours au travers de la caméra au poing de Hud.
Critique
Je vous le dis tout de suite, n’allez pas voir Cloverfield pour la richesse du scénario. Il est plus que pauvre, insignifiant, inexistant. MAIS ON S’EN FOUT ! Le sujet a été vu et revu que ce soit chez King Kong ou Godzilla, mais là n’est pas le point du film. D’ailleurs, en est-ce réellement un ? J’aurais tendance à rejoindre Ludoc : « Ce n’est pas un film, c’est une expérience ».
Aucun ingrédient de film traditionnel n’est présent ici, le concept paraît nouveau, sensationnel, au sens commun et étymologique du terme. J’en garderai néanmoins la dénomination de « film », pour des raisons de simplicité. Ce que cherche Matt Reeves (le réalisateur), c’est de nous faire partager en temps réel ce que vivent les personnages. Et sincèrement, c’est réussi. Du côté de l’image, la caméra au poing, à la Blair Witch (qui manque à ma culture cinématographique, ce qui biaise – j’ai bien noté biaise – possiblement ma comparaison), confère une saisissante impression de réel grâce à l’authenticité de l’amateurisme. Le montage est fictif, le récit se déroule au rythme où la caméra filme. Certains plans sont complètement ratés : la caméra attachée à la main ou au cou pend naturellement, cadre les pieds, les zooms sont approximatifs, les mises au point lentes – pour autant, certains plans restent des petits bijoux d’inventivité. L’effet fulgurant et intense de réalisme nous plonge directement dans l’action brute, intense, amère, crue, presque trop.
En ce qui concerne la musique, elle est inexistante, n’espérez pas la B.O. du siècle. En revanche, le travail sur le son est immense. Si l’image tremble, pointille, et manque de netteté, le son lui est savamment mis en scène. Les secousses, les mouvements, le vent, les fracas du verre brisé sont intacts, et sont retranscrites de manière professionnelle par opposition à l’ambiance amateuriste. Seule une voix sature au début dans la débâcle hystérique pour mieux nous duper, mais par la suite, les explosions, les éboulis d’immeubles, les combats, les coups de feu, sont loin d’être enregistrés en mono bassement échantillonné… Le son, le bruit plutôt, nous enveloppe, nous enrobe pour finalement nous enfermer dans l’enfer apocalyptique qu’ils vivent, dans la prison de leurs peurs. Les effets s’en ressentent immédiatement : de l’image, on perçoit le réalisme brut rebutant, du son l’immersion totale.
Cloverfield ne repose pas sur les acteurs, mais ces derniers le soutiennent fermement. Le jeu est authentique, réel, brut encore une fois. Les dialogues se font rares, souvent hors-champ. Outre l’histoire d’amour qui établit un prétexte pour le bon déroulement de l’histoire, il n’est fait ici aucune référence à l’hégémonique supra-puissance des Etats-Unis sauveurs du monde, ou à de pseudo-valeurs familiales du type « I want to protect my family » comme justificatrice d’une moralisante culture atlantiste. Et après, les Spiderman, Heroes, et autres Prison Break, c’est bien agréable !
Notez aussi l’utilisation parcimonieuse des effets spéciaux. Utilisé à bon escient, ils s’intègrent parfaitement dans le film avec justesse et nécessité, sans être une omniprésente démonstration du staff 3D qui compose la moitié de l’équipe technique (Comment ça j’ai vraiment une dent contre Spiderman ?). Le fait qu’ils soient un moyen technique et non une fin graphique en soi, laisse toujours le spectateur dans cette ambiance amateur et nonobstant fabuleusement immersive.
Le seul bémol peut-être : les sponsors. Le cadre se perd par parfois en zoom rapproché sur le logo d’une marque. Autant la présence ostensible de marque ne nous est plus dérangeante, on sait la difficulté (relative) de financement pour certaines productions démesurées, et nous sommes habitués à entrevoir un packshot entre deux dialogues, autant ici, l’immersion, l’impression d’une télé-réalité, ou plutôt ciné-réalité, rend ces interventions agressivement intrusives. L’insistance avec laquelle elles sont filmées nous pousse hors du film pour quelques instants et annihile le travail réalisé par l’équipe technique.
Ca n’en reste pas moins un film, je préfère expérience ici, énorme. Je le répète encore une fois, ce n’est pas le fond qui est intéressant ici mais bien la forme. On est bien loin de la réflexion anthropologique sur l’homme bouffé par la société du magnifique Into the Wild (critique à venir). Le but avoué n’est pas de nous faire réfléchir mais de nous plonger dans un rare condensé de violentes émotions. L’immersion dans l’action est totale, les sensations sont fortes, brutes. On pourrait par certains côtés faire l’analogie avec ces attractions où le siège mouvant épouse les actions projetées à l’écran. La rudesse ainsi que l’intensité dans la longueur des scènes d’action est très bien calibrée, adroitement équilibrée avec les moments plus calmes, reposant par contraste. Ce n’est pas non plus pour rien si le film a déjà établi un montant record pour un mois de janvier s’élevant à 61 millions de dollars de recette, contre un maigre budget avoisinant les 25 millions. Comme quoi, le budget n’est pas le seul ingrédient pour réussir un excellent divertissement (Mais vous avez quoi avec Spiderman ??)…
Par pitié, ne regardez pas Cloverfield en screener sur votre écran 15’ et vos enceintes essoufflées ; courrez au cinéma, arrivez en avance et placez-vous au milieu pour profiter au mieux de la balance du son.
Ah j’oubliais, ne prenez pas la peine de vous encombrer de pop-corn, vous n’y toucheriez pas !
PS : Pour voir la critique de Ludoc, c’est ici que ca se passe

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